Aujourd’hui, je suis drôle… tout drôle !

Papa est mort ce matin. Il est tombé du lit. S’il pouvait le dire, il me dirait : – ”Ça mon poulet, c’est une histoire à dormir debout”.

C’est plus facile de raconter la vie des autres que de relater la sienne.
– “Je peux te le dire,  mon gros bonhomme et  je ne te l’ai pas assez dit : – “Je t’aime.”

L’arme fatale dans la famille, c’est la dérision. Nous nous protégeons tous de notre océan excessif d’émotions par un mélange d’humour et de bonne humeur…

Il fait chaud ce 23 juillet, je rentre seul dans ma maison. Il n’est plus là pour entendre ma peine et ma tristesse.

En toutes circonstances, j’ai faim ! (sûrement un gène qu’il m’avait légué). Un petit melon bien mûr, un bocal de lamproie que mon vieux Claude m’ a donné pour me réconforter, un verre de La Solitude (ça, c’est vraiment le bon choix, vu le nom du domaine et les circonstances du jour). Je m’installe devant ma télé.

Malgré la chaleur étouffante je reste habillé en me disant que peut être quelqu’un viendra.

Ce soir, le programme TV est fabuleux: Interville, Patrick Sébastien et Secret Story ! Je vais donc louer un bon petit film… Et puis, non; je vais essayer d’aller dormir: je dois être en forme demain.

Et si je prenais un hypnotique ? Allez, je le prends maintenant et je regarde mon film: catégorie? catégorie… passion? action? XXL? (Antoine, voyons ce n’est pas le moment! ) Reprenons catégorie… humour ! (au moins je vais essayer de sécher mes yeux en faisant travailler mes zygomatiques).

“Joyeuses funérailles !”  Parfait. L’arme dérision refait surface…

J’ai déjà pris un hypnotique; et si j’en prenais un deuxième ? Ainsi je m’endormirai en riant devant mon écran.
Écran… Noir… Total…

Je me réveille. Je regarde l’heure 888 h et 8888mn! (suis-je bête: l’horloge est déréglée depuis longtemps)… Ma montre ?
Elle n’est pas à mon poignet ! La télé marque 2h 46!
Je me suis endormi et je ne me rappelle plus de rien, bizarre…

Je me soulève du canapé. Complètement nu… Qu’est ce qui se passe Antoine? Tu as perdu ta montre. Tu es nu. Tu ne te souviens pas du film…
Tu vis un mauvais rêve; ton père n’est pas tombé du lit; tu vas aller te coucher… et ça ira mieux.

Je passe devant la table de la salle à manger. La nappe brodée est bien posée, six couverts sont installés, six assiettes remplies… de croquettes pour Chabal (Chabal c’est mon chat).

Eh, ho, doc’, tu es fou ? Résumons: tu loues un film, tu es habillé, ta montre au poignet, installée, vautré sur le canapé…
Tu te réveilles, nu, sans montre, avec une table sur laquelle des croquettes sont généreusement bien placées dans un service en porcelaine. .. Va te mettre de l’eau sur le visage et réveille-toi !

Je m’asperge d’eau fraîche dans le cabinet de toilette, et machinalement, je me regarde dans le miroir… Ce n’est pas moi! C’est un homme à qui il manque la moitié des dents de la mâchoire supérieure!!!
Depuis ce coup de pied  dans le visage, sur ce satané terrain de Lavardac, j’ai l’honneur d’arborer un bridge pour mon sourire charmeur et là… rien, un trou béant jusqu’aux amygdales !

Je commence à reprendre mes esprits, je cherche ce morceau de dentition indispensable à la survie  de ma clientèle. Je suis toujours nu, toujours pas de montre. A la télévision, les ”Joyeuses Funérailles” se sont transformées en chasse à la bécasse dans l’hiver gersois.

Je repasse devant cette table majestueuse où mon petit chat Chabal se régale d’une assiette de croquettes.
Je suis en train de réaliser que, pour avoir servi ces croquettes, il a fallu que je descende à la cave. Peut-être que mes incisives artificielles sont en bas?
Je ne peux aller travailler sans elles. Le docteur Shepherd deviendrait le chanteur de mes chicots et Meredith ne succomberait plus à son charme dévastateur.

De retour du sous-sol (vêtu cette fois!), je remonte sans rien, je commence à réaliser ce qui m’est arrivé. Déboussolé par le chagrin et bien que connaissant le risque,  j’ai fait ce qu’il ne faut pas faire: quand on prend un hypnotique, il ne faut jamais lutter; il faut se coucher et éteindre immédiatement la lumière. Ma prise du comprimé sur le canapé et le début du film m’a entrainé dans un état de somnambulisme où j’ai fait n’importe quoi. (ma nudité, l’histoire de ma montre, l’apparition des croquettes, le dentier retiré, etc…).

Le lendemain, j’ai travaillé,  ne pouvant absolument pas annuler mes rendez-vous, accompagné d’un air soucieux, non par la difficulté des diagnostics ou à cause de ma concentration de médecin, mais à cause de ma main tremblante cachant ma bouche édentée…

J’ai retrouvé (deux mois plus tard) mon bridge qui m’a rendu  mon sourire, mais ce 23 juillet, je n’avais vraiment et irrémédiablement pas… envie de sourire!
Dr Maison